Conte Tourelle - Le petit teigneux

 

 

 

Le petit teigneux

Conte gaspésien
Tourelle


Il était une fois un pauvre homme qui décida un jour de devenir riche. Il en parla avec sa femme et lui dit :

- Même s’il me faut avoir recours au diable, je gagnerai de l’argent.

Il partit donc, un bon matin, et, vers le soir, rencontra un homme vêtu de noir, à qui il fit part de ses projets. Cet étranger était justement le diable. Il offrit au pauvre homme, pour lui venir en aide, une bourse qui durant sept années, ne se viderait point :

- À la seule condition, ajouta-t-il, que tu me donne ton premier enfant.

Depuis quatorze ans que cet homme était marié sans avoir eu d'enfant, il ne s’attendait plus d’en avoir. Aussi n’hésita-t-il pas à s’engager par contrat avec l’homme en noir. De retour chez lui, il acheta les instruments nécessaires et se mit à cultiver ses terres. Son domaine produisait à un tel point que, bientôt, il devint l’homme le plus riche du pays.

Sa femme, pendant ce temps, eut un fils . L’intelligence de cet enfant, qu’on nomma Ti-Jean, fit très tôt l’émerveillement du voisinnage et ses parents l’envoyèrent bien jeune à l’école. À l’âge sept ans, il était déjà instruit.

Le temps cependant approchait où le diable devait venir chercher son dû et c’est justement la veille de ce jours là que, le matin à table, Ti-Jean demanda du pain à son père, qui lui en lança une tranche. Jamais jusque-là, cet homme n’avait traité son fils autrement qu’avec la plus grande douceur.

Ti-Jean se retira de table en pleurant, et vint dire à sa mère que son père lui en voulait pour il ne savait quelle raison. Vainement sa mère chercha à la consoler. En l’envoyant à l’école, elle lui promit qu’au cours de la journée, elle aurait des explications de son père.

En revenant à la maison, Ti-Jean n’eut rien de plus pressé que d’interroger sa mère.

- J’attends encore, lui dit-elle. Ton père m’en parlera ce soir.

Le soir, la mère fit part à son mari du chagrin qu' il avait causé à leur fils. Elle lui demanda s’il avait vraiment raison de le rudoyer ainsi.

- Oui, avoua-t-il. Ça me fait bien de la peine de te le dire, mais j’ai vendu notre enfant au diable. C’est demain que je dois le lui livrer.

Tu as vendu Ti-Jean au diable ? S’écria la mère, folle de désespoir.

- Oui. Mais faut dire que le jour où je l’ai vendu, je ne croyais pas qu’un enfant nous serait donné.

La pauvre femme pleura, pleura toute la nuit.

Le lendemain matin, le petit garçon s’empressa de questionner sa mère sur ce qu’elle avait appris pendant la nuit, et elle lui confessa la vérité.

- Mon père m’a vendu au diable ! S’écria Ti-Jean, épouvanté.

Puis après y avoir pensé, il continua :

- Ma mère, si vous voulez me donner des galettes, je vais partir tout de suite. Le diable me prendra où il pourra me trouver.

Sa mère lui prépara des galettes, les mit dans un petit sac, et il partit. Il marcha dans la forêt jusqu’à la brunante, quand tout à coup, il vit venir à lui un homme vêtu de noir.

- Où vas-tu ? Demanda cet étranger à Ti-Jean.

- Je me rends chez le diable. Mon père m’a vendu à lui, et je ne voulais pas qu’il déshonore ma mère en venant me chercher chez nous.

- Si tu veux t’engager à moi, reprit l’homme, je pourrais te délivrer. Je suis magicien et j’ai bien des pouvoirs.

«Ce magicien ne peut pas être pire que le diable !» pensa Ti-Jean. Et il signa le papier qu’il lui remit.

Le magicien et le petit garçon, ayant marché quelques temps dans la forêt, arrivèrent au pied d’un arbre, où un gros cheval se mit à hennir. Tous les deux ils sautèrent dessus et suivant le sentier jusqu’à une petite clairière assez rapprochée. Là, le cheval s’éleva dans les airs et prit le chemin des nuées. Arrivé au-dessus d’un jardin, autour d’un superbe château, il descendit et mis pied à terre. C’était là le château du magicien. Ti-Jean en était tout émerveillé.

- Que votre maison est belle ! s’écria-t-il.

- Ici, tu seras comme chez vous, dit le magicien. Tout ce que tu auras à faire sera de préparer mes repas et de me les servir. Je fais la chasse tous les jours, et je reviens, tentôt le même soir, tentôt quelques jours après.

Il lui montra ensuite l’écurie et lui demanda de donner de l’avoine et du foin au cheval noir puis de bien l’étrier.

- Quant au cheval blanc, tu lui donnera du pain, du vingt et sept coup de bâton par jour.

Il lui remit ensuite un paquet de quinze clés pour les quinze chambres du château, mais lui défendit de pénéter dans la plus petite chambre. Et il partit pour la journée.

Dans l’avant-midi, Ti-Jean visita une chambre ; à midi juste, il soigna ses chevaux. Dans l’après-midi, il visita une autre chambre ; après, il apprêta un bon souper pour le magicien. Son nouveau maître lui demanda s’il avait désobéi en allant dans la petite chambre.

- Sûrement non ! Lui répondit Ti-Jean.

- C’est bien.

Le lendemain, comme le magicien partait pour deux jour, Ti-Jean se leva de grand matin et lui prépara son déjeuner et de la nourriture pour le voyage. Après le départ de son maître, Ti-Jean visita une autre chambre ; à midi, il soigna ses chevaux. L’après-midi se passa à visiter d’autres chambres. Le lendemain matin, à six heure, le déjeuner était prêt pour le magicien quand il arriva ; mais ce n’était pas le jour où il devair revenir. C’est pourquoi il félécita son jeune serviteur d’avoir deviné qu’il entrerait ce matin-là. Il était enchanté de Ti-Jean et repartit quelques heures plus tard.

Après plusieurs jours, comme Ti-Jean avait visité toutes les chambres et ne savait plus à quoi s’occuper, il pénétra dans la petite chambre qui lui était défendue.

Il y avait là un grand miroir couvrant tout un mur de la chambre. Dans ce miroir il vit un corbeau. Mais l’oiseau ne se trouvait pas ailleurs dans la chambre ; il n’apparaissait que dans le miroir. Derrière la porte, une cuve était remplie d’or liquide. Après avoir regardé ces choses défendues, Ti-Jean referma la porte et alla soigner ses chevaux. Quand il vint à frapper le cheval blanc, ce dernier lui cria :

- Assez, assez ! Si le magicien arrive, s’il apprend ce que tu viens de faire, c’est toi qui prendra ma place. Va vite tremper la tête et le petit doigt gauche dans la cuve d’or. Enveloppe ton doigt d’un linge blanc, couvre-toi la tête de la perruque de teigneux que tu trouvera près de la porte, et revient me donner la bride et me mettre une selle. Nous fuirons tous les deux. Mais avant de partir, prend l'étrille qui pend au mur, le rasoir et un clou à cheval que tu trouveras sur la fenêtre à quatre carreaux.

Ti-Jean suivit les conseils du cheval blanc, courut au château , revint aussi vite. Puis il lui sauta sur le dos.

- Pique de l’éperon, lui cria le cheval. Pique encore plus fort, même si tu me vois sortir le cœur par le côté.

De temps à autre le cheval demanda à Ti-Jean si, au loin, il ne voyait pas venir le magicien. Ti-Jean répondait non.

- Pique de l’éperon, criait toujours le cheval.

Bientôt le cheval se plaignit d’une brulûre dans le dos, et Ti-Jean vit une main rouge apparaître.

- Jette le clou derrière toi, la pointe en l’air ! Et pique de l’éperon !

Une énome montagne de clou se dressa aussitôt derrière eux. Le magicien, transporté de colère, l’escalada, mais ce fut de peine et de misère.

Un peu plus tard, Ti-Jean, se retournant, suivit des yeux l’homme ensanglanté qui les poursuivait et le vit soudain approcher de plus en plus.

- Prend ton rasoir ! Lui cria le cheval. Ouvre-le et jette-le derrière toi, la lame en l’air !

Une montagne de rasoirs se dressa au même instant. Le magicien, furieux, l’escalada, mais il se promit que, s’il pouvait attraper le cheval et Ti-Jean, ils le lui paieraient bien cher. Peu de temps après, le cheval, qui filait à grande vitesse, se plaignit encore qu’on lui brulait le dos.

- Prends ton étrille ! Cria-t-il à Ti-Jean. Envoie-la-lui, les dents en l’air ! Aussitôt une montagne d’étrilles s’éleva derrière eux. Le magicien, écumant de rage la traversa, pendant que le cheval cria à Ti-Jean :

- Pique de l’éperon ! Si on arrive pas à la mer rouge avant qu’il nous mette la main sur le dos, nous sommes perdus. Vite ! Ça me brûle déjà.

Dans le temps d’y penser, ils arrivèrent à la mer rouge. Le cheval donna un coup de patte dans l’eau et, devant eux, s’ouvrit un chemin qu’ils franchirrent aussitôt. Le magicien s’y aventurait déjà, quand le cheval donna un autre coup de patte ; les eaux se refermèrent et le diable, car c'était lui, fut englouti.

- Mon pauvre cheval ! S’écria Ti-Jean, ton cœur bat trop fort.

- Oui, répondit-il. Je suis à bout de forces. Ouvre ma selle, prends de l’onguent et frotte moi comme il faut.

Ti-Jean le frictionna du mieux qu’il put, et le cheval se sentit reposé.

- Que nous reste-t-il à faire ? Demanda Ti-Jean.

- Il est temps de l'apprendre. Pas loin d’ici, il y a un roi, vivant avec sa reine et ses trois princesses. Tu vas aller t’engager chez lui comme premier jardinier. Ça ne fait rien que tu ne connaisse pas le métier.

Rendu au château du roi, Ti-Jean se dirigea vers la porte. Une servante, lui ouvrant, demanda :

- Que viens tu faire ici, mon petit teigneux ?

- Je veux voir le roi.

On fit donc passer Ti-Jean devant le roi

- Sire mon roi, je suis un pauvre orphelin et je serais bien heureux si vous vouliez m’employer comme premier jardinier. Ma seule condition c’est que vous me donniez, chaque jour, une bouteille de vin et un pain pour mon cheval.

- Mon garçon, apprends-le, j’ai plusieurs jardiniers. De plus, tu voudrais en être le premier. Dans tous les cas, tu prendras ce message que je vais t’écrire, et tu iras la porter au premier jardinier. Demande-lui de te donner de l’ouvrage.

Rendu au jardin, on remit une pioche et un râteau à Ti-Jean, et on le mit au travail dans un coin reculé.

Ti-Jean alla aussitôt raconter la nouvelle à son cheval, qui lui conseilla de faire trois carrés bien tracés et de revenir le voir.

Après avoir éxécuté son travail aussi bien qu’il le put, Ti-Jean revint à son cheval, et lui apprit que ses trois carrés étaient faits.

- Ouvre ma selle, ajouta la bonne bête. Tu y troveras trois paquets de graines et tu en sèmera un par carré. Tu râtelleras ton carré comme il faut et tu l’arroseras abondamment.

Le lendemain matin, sur les carrés de Ti-Jean, des citroilles, des melons et des concombres resplendissaient au soleil.

- Prends un légume de chaque sorte, conseilla le cheval à Ti-Jean. Offre-les au roi qui n’en n’a pas encore mangé en cette saison. Rien ne pourra lui faire plus grand plaisir.

- Sire moi roi, voici le produit de ma journée, annonça Ti-Jean, ce soir-là en arrivant au château. Si vous visitiez mon jardin, vous me feriez un grand honneur.

Lorsqu’il entra dans le jardin de Ti-Jean, le roi fut si émerveillé qu’il appela ses autres jardiniers et les congédia.

Après leur départ, Ti-Jean dit au roi qu’il pourrait aussi cultiver les fleurs. C’est ce que le cheval lui avait conseillé.

-Pour ça, il me faudrait une petite maison, dans le coin du jardin. Comme je vivrai là, je chasserai les insectes nuisibles à la culture.

Le roi fit aussitôt construire une maisonnette à son serviteur, qui s’en trouva fort heureux. Après avoir semé les légumes qu’il devait cultiver pendant la saison, Ti-Jean rejoignit son cheval. Celui-ci lui dit d’aligner douze platte-bandes aussi parfaitement qu’il le pourrait et de revenir le voir.

Ce travail terminé, Ti-Jean revint auprès de son cheval, ouvrit encore sa selle, prit les douze paquets de graines qu’il lui désigna et s’en alla les semer, prenant mille précautions. Le lendemain matin, de belles fleurs s’épanouissaient déjà sous la rosée, répendant unsi agréable parfum que le roi et la reine, qui se promennaient dans leur parterre, furent attirés vers elles. Ils félécitèrent Ti-Jean, qu’ils trouvaient de plus en plus extraordinaire. Le jeune homme s’empressa de leur offrir une gerbe de ses plus belles fleurs et leur expliqua que, dans son pays, il récoltait le lendemain ce qu’il avait semé la veille.

Les merveilles qu’accomplissaient le jardinier de leur père excitèrent la curiosité des trois princesses. Elles envoyèrent une servante lui demander de venir les voir au château. Ti-Jean, après leur avoir répondu qu’il n’en avait guère le temps, finit par se rendre à leur invitation.

- Que puis-je faire pour vous, belles princesses ? Leur demanda Ti-Jean.

- Nous avons appris , Ti-Jean, Qu’en une seule nuit, tu fais pousser tout ce que tu veux. N’est tu pas capable de faire croître un bel arbre au pied de chacune de nos fenêtre ?

- Oui, belles princesses, dès demain matin.

Ti-Jean courut demander à son cheval s’il n’avait pas de graines qui lui permetterait de se rendre au désir des princesses. Le cheval lui répondit qu’il en avait, mais le pria, avant de lui donner, d’aller d’abord de l’endroit ou se trouvait la fenêtre de chacune d’elles. Ainsi, il pourrait faire pousser des arbres qui plairaient à chaque princesse.

- Puis, ajouta-t-il, prends une barre de fer ; tu t’en servira pour creuser des trous de deux pieds de profondeur. Encore une fois, repère bien les fenêtres de chacune des princesses.

Au retour de Ti-Jean, le cheval lui dit de prendre, dans sa selle, trois paquets contenant chacun une graine : Une noire, une rouge et une blanche.

- Tu sèmeras au pied de la fenêtre de la plus vieille la noire, la rouge à celle de la deuxième et la blanche à celle de la jeune princesse Marie-Louise. Enterre-les bien et arrose-les comme il faut.

Le lendemain matin, l’aînée des princesses, en se réveillant, fut ravie de voir les branches d’un merveilleux pommier en fleurs qui se balançaient à sa fenêtre. Aussitôt, elle se précipita dans la chambre de la deuxième princesse pour voir si son désir s’était aussi réalisé.Les branches d’un prunier chagé de fruits ployaient à sa fenêtre. Rien de plus pressé pour elles que de pénétrer ensemble dans la chambre de leur cadette. Peut-être la nuit avait-elle aussi apporté des merveilles. Un oranger en fleurs s’épanouissait dans l’air frais du matin. Elles s’extasièrent, avec la jeune princesse Marie-Louise, du prodige qui était à son comble.

Quelques jours plus tard, le cheval proposa à Ti-Jean de façonner, à la porte de sa maison, une butte de terre ronde comme une boule, d’y creuser un trou au centre avec une barre de fer, et de revenir auprès de lui.

Quand tout fut prêt, Ti-Jean revint. Le cheval lui dit de prendre, dans sa selle, un paquet contenant une seule graine d’arbre, de planter cette graine sur la butte et qu’un arbre d’une splandeur inconnue y pousserait.

Le lendemain matin, un arbre aux feuilles de cristal et d’or resplandissait au soleil, et la brise, en jouant dans son feuillage, répandait aux alentours, une musique comme il ne s’en était jamais entendu. Sur les conseils de son cheval, Ti-Jean enleva sa perruque et, croyant n’être pas vu, avec un peigne d’or peigna sa chevelure éclatante au soleil. Apès avoir replacer la perruque sur sa tête, il entra à sa maison.

La plus jeune des princesse qui, à ce moment, faisait sa promenade matinale, aperçut de loin cet éblouissement. Mais impossible pour elle de distinguer ce qui se passait dans le jardin. Elle se promit donc d’être tôt levée, le lendemain pour voir de près ce phénomène.

Le lendemain, au lever du soleil, Ti-Jean peigna encore sa belle chevelure dorée,. Cette fois, la princesse le reconnut.

Parlant à son cheval, ce jour-là, Ti-Jean lui confia qu’il se sentait mieux depuis qu’il se peignait ainsi.

- Remets toujours ta perruque, ajouta le cheval. Sans elle, on te tuerais pour s’emparrer de ta tête d’or. Aujourd’hui, continua-t-il, présente trois bouquets aux princesses mais réserve le plus beau à la plus jeune. Attache le sien avec l’un de tes cheveux et les autres, avec un ruban. Puis, envoie-les porter par une servante. Elle leur dira que c’est un envoie de Ti-Jean le Teigneux.

Les princesses furent heureuses de recevoir ces hommages. L’aînée et la deuxième remercièrent la servante. Quant à la cadette, elle fit savoir à Ti-Jean que, s’il avait des fleurs à lui offrir, elle préfèrerait qu’il les lui apporte en personne.

Recevant ce message, Ti-Jean alla aussitôt voir la jeune princesse. En l’aperçevant elle se précipita vers lui et, d’un geste prompt, lui arracha sa perruque. À la vue de sa chevelure d’or, elle lui demanda pourquoi, il ne laissait pas comme les autres, sa tête découverte.

- Foi de princesse que je suis, déclara-t-elle, je jure que je n’épouserai personne d’autre que toi.

- Foi de jardinier que je suis, répliqua Ti-Jean, je jure aussi que je n’épouserai personne d’autre que vous.

Ti-Jean remit sa perruque, retourna à son jardinage, et continua à peigner sa belle chevelure, pendant que la princesse le suivait des yeux et du cœur.

Un jour que les trois princesses causaient ensemble, la plus jeune se plaignait à ses sœurs de ce que jamais personne ne venait les courtiser.

- Suggérons à notre père de faire battre un ban, leur dit-elle, qu’il invite à son château les princes et les barons du pays.

Les princesse allèrent frapper à la porte du cabinet de leur père pour lui apprendre qu’elles désiraient se marier et qu’il leur fallait pour cela faire la connaisssance, dans une grande réception, de la noblesse du royaume.

- J’y avais pensé, répondit le roi. Votre désir sera accompli.

Le roi envoya des invitations à tous les fils de la noblesse du pays. Au jour fixé, la ville fut envahie par les invités, et le roi fit dresser des tables, en plein air, autour du château. Ce fut une grande réjouissance. Entre-temps, le cheval avait prévenu Ti-Jean de ne s’y rendre que si on l’envoyait chercher.

Pendant ces fêtes, le roi circulait parmis ses convives. Passant près de sa fille aînée, il lui dit de choisir sans hésiter le jeune noble qui lui plairait.

- Mon choix est déjà fait, répondit-elle à son père. C’est le prince vers qui je vais vous conduire.

Le bon goût de la princesse charma le roi qui lui dit :

- Ma fille, c’est lui qui sera ton mari.

Le choix que fit la deuxième sut aussi répondre aux ambitions de son père. En sa présence, elle donna la main à un baron très distingué.

- Ma fille, lui dit son père, tu auras un mari de grand renom.

Arrivé à Marie-Louise, la cadette, qui était la plus belle, le roi espérait une agréable surprise. Mais elle lui avoua tristement qu’elle n’avait pas encore rencontrer le jeune homme de son choix.

- Tous nos invités sont-ils ici présents ? Demanda le roi fort déçu.

La jeune princesse lui fit remarquer que Ti-Jean, le jardinier, n’avait pas été invité à la fête. Le roi crût à une fantaisie de la part de sa fille et, comme il était d’un bon naturel, il envoya aussitôt chercher son jardinier.

Quel ne fut pas son étonnement de voir sa jeune princesse Marie-Louise se diriger vers le nouveau venu et lui tendre la main, comme pour en faire son choix. Sa colère fut alors si grande qu’il les chassa tous les deux, pour ne plus s’occuper que des deux aînées.

Les fêtes durèrent huit jours au château. Puis le roi remit un héritage à ses deux filles et à leur digne époux. Sa couronne passait au prince qui épousait sa fille aînée, et son royaume, au baron. Quant à la princesse Marie-Louise et à Ti-Jean, il leur légua, à contre-cœur un vieux château de pierre et une écurie abandonnée, à quuelques milles de son château. C’était encore plus qu’il ne l’espéraient. Aussi, sans plus tarder, ils remercièrent le roi et se dirigèrent, à dos de cheval, vers leur nouveau domaine.

En mettant pied à terre, sur les conseils du cheval, Ti-Jean retira une baguette de la selle et souhaita que son écurie se dresse solide comme un cap de pierre et plus propre que les palais du roi. Après avoir demandé du pain et du vin pour son cheval, il souhaita son château sept fois plus riche que celui du roi et, sa femme, une reine entourée de serviteurs et de servantes. Son souhait, une fois accompli, il enleva sa perruque  et apparut comme le plus bel homme que la terre eût jamais porté.

Ti-Jean et sa femme vivaient depuis quelques temps dans la joie et dans le bonheur le plus parfait quand, un jour, un roi étranger, le plus puissant de la terre déclara la guerre au roi leur père, parce qu’il avait brisé la tradition royale en laissant sa fille épouser un jardinier. L’ordre de prendre les armes fut aussitôt lancé à tous les sujets du royaume, et Ti-Jean apprit de son cheval qu’il fallait se rendre à l’appel du roi son beau père.

- Le roi, qui t’en veut plus que jamais, lui dit la bonne bête, te donneras une vieille jument ne se portant que sur trois pattes, et pour seule arme, un vieux sabre servant à décroter les pattes des chevaux. Pars le premier et renverse ta vieille jument dans la crapaudière près du château. Là, tu paraîtras être tombé dans la misère et, quand l’armé aura défilé, enlève ta perruque et appelle-moi. Tu monteras en croupe et nous irons ensemble à la guerre.

Ti-Jean recommanda à son épouse d’être courageuse et l’assura que, avant longtemps, il reviendrais sain et sauf. Puis, monté sur son cheval, il se rendit auprès du roi, qu’il aborda en disant :

- Mon beau-père veuillez bien m’écouter.

- Petit teigneux que tu es, ne m’apelle pas ton beau-père !

- Sire le roi, puisque cette guerre a été déclaré à cause de mon amour pour votre princesse, j’irai me battre et je partirai le premier, si vous m,en donnez la permission.

- Pars quand tu veux, riposta le roi impatienté. Prend la jument de la première crèche et le sabre piqué près de la porte de l’écurie.

Arrivé à la crapaudière, Ti-Jean donna un coup de pied à sa jument, qui tomba à la renverse dans le marais. Quand l'armée passa par là, les soldats les aperçurent ainsi culbuté et éclatèrent de rire. L’un d’eux dit au roi de regarder son brave qui prétendait lui faire gagner la victoire.

Mais Ti-Jean se releva et appela aussitôt son cheval, qui s’était caché et lui demanda en arrivant :

- Souhaite que je sois le meilleur cheval au monde, portant dans la poitine une épée de douze pieds, solide comme ma patte droite. Enlève ensuite ta perruque et souhaite toi une selle blanche, un habit blanc gallonné d’or, puis une épée qui tranche à sept lieues devant sa pointe.

Ces préparatifs une fois terminés, ils partirent au vol dans les airs. Le roi, voyant arriver cet étrange cavalier, cria aussitôt :

- Serrez les rangs, c’est un ange envoyé des cieux.

Le cheval descendit, sauta deux milles par dessus les rangs et, en un rien de temps, anéantit toute l’armée ennemie. C’était miraculeux. Puis le vainqueur s’en retourna d’où il était venu, sans rapporter les drapaux, qui restéerent sur la champs de bataille. Étonné d’un tel prodige, le roi promit de reprendre en main le royaume qu’il avait cédé au baron, son gendre, et d'en donner la moitié à quiconque découvrirait le cavalier merveilleux de la victoire.

Revenu à la crapaudière, Ti-Jean renvoya son cheval et reprit la jument écrasée sur le côté. Il fut de nouveau injurié par les soldats qui passaient. Mais le lendemain, l’armée ennemie avait refait ses rangs et il fallut retourner la combattre. Ti-Jean souhaita que son cheval devînt noir et que lui même fut vêtu de la même couleur. Cette fois encore, il gagna la victoire,  mais laissa les drapaux étendus sur le champ.

Le roi reprit la couronne qu’il avait donné au prince , son autre gendre, et promit à son armée de la remettre à quiconque lui ferait connaître le mystérieux inconnu qui avait vaincu l’ennemi. Les soldats, en passant près de la crapaudière, se mirent à rire et à se moquer de lui. Le prince et le baron qui avaient épousés les princesses lui donnèrent des coup de pied et de taloches.

Le lendemain, il fallut une troisième fois aller combattre l'armée ennemie, qui avait refait ses rangs. Ti-Jean souhaita que son cheval et lui fussent recouvert d'or, de la tête aux pieds. À les voir venir, on eût dit que c’était un soleil roulant.

- Après la victoire, lui avait ordonné le cheval, tu ramasseras les drapaux et, en passant, tu les lanceras au roi.

Ce moment étant venu, le roi tira son épée et, pour arrêter le brillant cavalier au passage, la lui cassa dans la jambe.

Malgré ce rude coup, Ti-Jean fila à toute vitesse vers son château, et son épouse, attristé de le voir revenir blessé, lui prodigua les meilleurs soins. Mais il lui fut impossible de retirer de sa jambe l’éclat d’épée qui y restait enfoncée. Ti-Jean demanda à sa femme de ne pas en souffler mot.

Le roi cependant voulait trouver le cavalier qui lui avait valu la victoire. Il ordonna donc à trois médecins d’examiner tous ses sujets, promettant sa couronne à celui qui portait l'éclat d’épée dans sa jambe.

Plus de cent soldats se cassèrent une épée dans la jambe, mais inutilement. Seul Ti-Jean le Teigneux chercha à éviter l’examen, mais les médecins ne voulurent pas l’en exempter. Le roi envoya des valets le chercher. Eux, qui s’attendaient de la trouver dans une masure en ruines, restèrent fort étonnés de la richesse de son château. Ti-Jean, tout en restant au lit, finit par les recevoir. Ils lui firent part de leur mission :  Le roi lui commandait de comparaître devant lui. Si le roi désirait lui parler, il n’avait qu’à venir à son château.

- Sire le roi, rapportèrent les valets, à leur maître, le jardinier, que vous appelez Ti-Jean le Teigneux, est un bel homme à chevelure d’or. Il vit au milieu des plus grandes richesses. Si vous voulez lui parler, a-t-il répondu, vous n’avez qu’à vous rendre auprès de lui.
   
Surpris, le roi s’en fut aussitôt au château, et après bien des fomalités, il fut reçu par Ti-Jean, et resta confus devant la splandeur de son hôte, qui n’était pas le petit teigneux qu’il avait cru. Voyant son père dans l’embarras, la princesse l’assura qu’elle était toujours sa princesse dévouée, malgré la misère qu’il leur avaient injustement causée, à son mari et à elle. Le roi, s’adressant à Ti-Jean, qui demeurait au lit, s’imforma de quoi il souffrait.

- C’est de m'être blessé à la chasse répondit-il.

Le roi retouna immédiatement à son château et revint avec une ambulace et des médecins qui examinèrent le malade. Ils ne tardèrent pas à découvrir qu’il portait à la jambe la pointe de l’épée du roi qui s’était brisée.

Le roi, saisissant enfin toute la vérité, se jetta aux genoux de Ti-Jean et lui demanda de lui percer le cœur pour son châtiment.

- Non, reprit Ti-Jean. Tout ce que je vous demande, c'est de soigner mon cheval. Il n’a pas mangé depuis deux jours. À la guerre, ne mange pas qui veut.

Avec de bons soins, la jambe de Ti-jean fut vite guéri et le roi prépara au château , pour lui et sa femme, la plus grande noce qu’il eût jamais donnée. À sa première sortie, Ti-Jean se rendit voir son cheval, qui le pria de ne pas l’oublier pendant les fêtes qu’on préparait et qui allaient durer huit jours.

Ti-Jean s’amusa tellement de sa bonne fortune que, pendant les réjouissance, il oublia son cheval. Aussitôt qu’il se le rappela, il se précipita vers l'écurie et trouva la pauvre bête couchée sur le pavé, enflée et la langue noire et pendante.

- Ti-Jean, je savais bien que tu m’oublierait. Tu ne te souviens donc pas de tous les services que je t’ai rendu ?

Désespéré, Ti-Jean fit aussitôt venir sur les lieux le meilleur médecin. Savez-vous ce qu’il fit, ce médecin ? Il frappa le cheval, qui tomba raide mort. Mais quelle surprise ! Un beau jeune homme sortit de la dépouille et, s’adressant à Ti-Jean, lui dit :

- C’est moi qui étais ton cheval et c’est ma sœur que tu as épousée. Un jour, moi aussi, je suis allé dans la petite chambre défendue, et le magicien, innatendu, est arrivé avant que j’en sorte. Il m’a aussitôt métamorphosé en cheval. Je serais encore là, en cette écurie, si tu n’était pas venu me délivrer.

Tous les deux, ils se présentèrent au roi, à qui Ti-Jean demanda s’il reconnaissait ce jeune homme. Se tournant vers lui, le roi aperçut son fils depuis longtemps disparut. Ce furent des larmes de joie de se retrouver ainsi au milieu des réjoissances. Le roi décida, en apprenant comment ces hommes s’étaient l’un et l'autre délivrés, de continuer les fêtes huit jours de plus, pour célébrer cet heureux événement.

Le royaume fut alors divisé en deux. Une moitié fut concédé au fils du roi, et l’autre à Ti-Jean. Mais ce fut Ti-Jean qui hérita du trône, avec le pouvoir de règner et d’exécuter les lois.

- Le premier ordre que je donne, proclama Ti-Jean, c’est d’éxiler le baron et le prince qui m’ont insulté lorsque j’étais dans la crapaudière. Il ne faut jamais s’attaquer aux faibles et à ceux qui sont dans le malheur.

Ti-Jean et son beau-frère demeurèrent les meilleurs amis du monde. Un jour qu’ils voyageaient ensemble, le prince fit la rencontre d’une belle princesse qu’il aima. Il l’épousa et fut alors sacré roi de la moitié du royaume qui lui était échu. Les deux voisins et leur famille vécurent dans le bonheur durant de nombreuses années.


Raconté par Octave Servant

Récolté par Carmen Roy