
La traversée en bac
Sainte-Anne-des-Monts, le 20 mai 1909. J'avais 18 ans dans ce temps-là. On descendait à la messe de l'Ascension. Ordinairement, on traversait la rivière Sainte-Anne en bac. C'était une embarcation à fond plat où les voitures à cheval montaient. On les traversait d'un bord à l'autre de la rivière.
Ce jour-là, le vent était fort et la houle très grosse. On a laissé la voiture de notre côté et on est traversé en flat. En revenant de la messe, il fallait retourner prendre nos voitures. Sur l'autre côté de la rivière, il y avait un monsieur Simard de Sainte-Luce. Il naviguait avec le capitaine Burton. Il nous a offert son flat pour nous aider à traverser. On était dix-huit à bord de ça.
Vue la force du courant, le flat a été entraîné vers la corde du bac, tendue d'un bord à l'autre de la rivière. Il a renversé et en même temps en a fait chavirer un autre. On était vingt-quatre personnes à l'eau. Des cris venaient de partout, c'était effrayant. Six personnes se sont noyées.
Trois hommes: monsieur Simard (1), le propriétaire du flat, monsieur Arthur Deroy (2) et un petit Chénard (3), je ne sais plus son prénom.
Les trois femmes étaient madame Louis Levasseur (4), madame Gervais Saint-Laurent (5) et une des filles de Georges Vaillancourt (6). Elles ont été repêchées au large par le capitaine Octave Langlois qui avait une goélette ancrée au quai de la rivière. Quant aux hommes, on les a retrouvés plus tard.
Moi, je me trouvais à l'eau, je m'en allais au courant. Il y avait un flat qui devait s'être échoué sur une cage du quai. Il était renversé. Quand j'ai repris connaissance, j'étais assis sur le flat. Comment j'étais arrivé là, je n'en sais rien. J'ai vu mon père avec une de mes soeurs sur l'autre côté de la rivière. Ils n'étaient pas encore traversés. ils me criaient: "Grouille pas, grouille pas, on va aller te chercher."
Quelques chaloupes avaient été lancées à l'eau et on essayait de sauver ceux qui flottaient encore. Sur la grève, tout le monde criait et se lamentait. il y avait aussi ma tante Philomène qui était sans connaissance.
Monsieur Pérusse, qui était curé à Sainte-Anne, n'était pas là: il desservait Sainte-Marthe. le vicaire Fortin est arrivé et il a administré tout le monde qui était à l'eau.
On a réussi à embarquer tous les naufragés et à les amener jusqu'au bord de la rivière. J'étais toujours assis sur le flat et l'eau glacée me passait dans les reins. Des personnes sont allées chercher un flat chez Antoine Paquet, parce qu'il n'en restait plus un à la rivière. Quand ils sont revenus, je suis embarqué et ils m'ont amené à terre. Là, je ne pouvais plus marcher. Ils m'ont pris sous les bras et les jambes me traînaient derrière.
Adélard Leclerc a pris notre voiture qui était restée de notre côté de la rivière et il nous a montés chez nous. Mon père et ma soeur étaient avec moi. En arrivant, ma pauvre mère est sortie et a demandé: "Voulez-vous me dire ce qui lui est arrivé ?"
Je n'était pas beau à voir: j'étais tout mouillé et j'avais de la vase partout. De ce temps-là, les chemins n'étaient pas asphaltés. Mon père a répondu: "Ce n'est pas lui qui est le pire."
Ils m'ont déshabillé et m'ont couché dans le lit de ma mère avec des briques chaudes aux pieds. Comme remède, ma mère m'a payé la traite avec du whisky. J'ai tout bu. C'est la seule fois que je me rappelle que ma mère m'a forcé à prendre un coup.
Dans l'après-midi, j'étais un peu mieux. je me suis levé et je suis allé voir la femme de Gervais Saint-Laurent (5) qui s'était noyée. je la connaissais bien, elle restait près de chez nous.
Pendant la nuit, c'était moins beau. La tête me tournait et je ne pouvais pas dormir. Ma mère est montée plusieurs fois. Le lendemain matin, je n'ai pas pu me lever. Je ne pouvais pas marcher. J'avais l'impression d'avoir les reins cassés. Ma mère m'a regardé dans le dos et dans le côté. J'avais sûrement reçu un coup parce que c'était tout bleu.
Le lendemain, mon père est descendu chez le docteur Gauthier qui était à Sainte-Anne dans ce temps-là. Il était au courant de l'accident parce qu'il était descendu à la rivière quand c'est arrivé. Le docteur a dit à mon père: "Fais-lui prendre une brosse." Mon père a répondu: "Il a tout bu ce que j'avais à la maison hier." Le docteur lui a donné une bouteille de Brandy et il a dit: "S'il ne veut plus en boire, fais-lui avaler avec une cuillère." Après celà, tout allait assez bien. Mais je me suis ressenti de cet accident plusieurs années.
Les trois hommes qui s'étaient noyés ont été retrouvés plus tard. Le petit Chénard (3), on l'a retrouvé quinze jours après à Rivière-au-Renard. Arthur Deroy (2), lui a été trouvé le 26 juillet, jour de la fête de Sainte-Anne, au Ruisseau-Patate, à trois milles de Sainte-Anne. Il avait la tête arrachée. Monsieur Simard (1) a été découvert à l'automne ensablé près du quai.
Aujourd'hui (NDLR: en 1972), j'ai quatre-vingt un ans et je n'oublierai pas cette triste histoire. Chaque fois que je traverse la rivière aujourd'hui sur le pont, je ne peux m'empêcher de penser qu'un jour j'ai frôlé la mort de près.
Notes
(1) M. Philippe Simard, 33 ans, époux d'Eugénie Bélanger et originaire de Sainte-Luce près de Matane, dont le corps fut emporté par la marée et ne fut retrouvé qu'à la fin de septembre.
(2) Arthur Deroy, 24 ans, dont la sépulture n'aura lieu que le 27 juillet 1909 le jour suivant la découverte de son corps sur la grève.
(3) Eustache Chénard, 11 ans, fils de Charles Chénard et d'Hermine Vion. On retrouva son corps à Rivière-au-Renard au début de juin.
(4) Agathe Labrie, 68 ans, épouse de Louis Levasseur.
(5) Illuminée Lévesque, 30 ans, épouse de Gervais Saint-Laurent. Ce dernier était déjà un jeune veuf de 26 ans lorsqu'il se maria avec Illuminée l'année précédente. Veuf pour une deuxième fois, il mourut à son tour moins de 2 ans plus tard, le 4 mars 1911.
(6) Philomène Vaillancourt, fille de Georges Vaillancourt et d'Amanda Pelletier, née le 30 avril 1898, 11 ans.
Passeur de pont
Avant la construction du pont en 1910 il traversait en bac !
Passeur de pont 1879 à 1890 Evangéliste Lisotte
Passeur de pont 1890 à 1896 Louis Levesque
Passeur de pont 1896 à 1901 Prudent Chenel
En 1907, la municipalité envisagait la construction d’un pont,
suite à la noyade de six personnes en 1909, l'urgence du projet
fit son oeuvre. Le pont a coûté en 1910, 12,000,00 $.
Texte recueilli par Lucienne Fournier et Marthe Dupuis
Raconté par George Fournier
Sources: * Roland Provost, prêtre, préface de sa traduction annotée du livre "Ste. Ann of Mountain" (1912) d'Effie Molt-Bignell "La vie quotidienne en Gaspésie" (1982). * Cahier des Prônes pour 1909 de la paroisse de Sainte-Anne-des-Monts.* François Ouellet, archiviste et généalogie.